Synthèse
La tentative de Jack Kuenzle, en 4 h 59 min 50 s, est une performance charnière dans l'histoire récente du record du mont Blanc à ski. Elle passe symboliquement sous les cinq heures et montre qu'avant les chronos de Benjamin Védrines, William Boffelli puis Jacquemoud–Équy, le niveau de référence avait déjà profondément changé. Son temps au sommet, estimé à 3 h 52 min 11 s, est presque identique à celui de Benjamin Védrines, mais la descente est nettement moins rapide. Cette différence explique l'essentiel de l'écart au temps total : Kuenzle monte au niveau des meilleurs de 2025 sur plusieurs secteurs, mais ne convertit pas la descente avec la même efficacité que Védrines ou Boffelli.
Son profil est très intéressant car il n'est pas celui d'une tentative simplement régulière. Jack Kuenzle possède des secteurs extrêmement forts, parfois les meilleurs de toute la base analysée. Il signe notamment le meilleur passage Grands Mulets → Petit Plateau, ce qui est remarquable : ce tronçon est l'un des plus exigeants de la montée, avec une longue progression glaciaire, une pente soutenue et l'altitude qui commence à peser. Il est également très performant dans le haut de l'itinéraire classique, entre Grand Plateau, Vallot et le sommet, où il reste proche des meilleurs. Sa montée n'est donc pas seulement solide : elle contient des moments de très haut niveau qui expliquent pourquoi il atteint le sommet presque dans les mêmes temps que Védrines.
Le début de course est plus contrasté. Entre l'église et le Tunnel, Kuenzle est exactement dans la médiane de l'échantillon ; il ne part pas aussi fort que Védrines ou Jacquemoud. En revanche, dès Tunnel → La Para, il accélère fortement et affiche une VAM supérieure à 1 300 m/h, l'un des meilleurs passages comparables. Cela suggère une montée qui se met progressivement en place : départ contrôlé, puis vraie puissance verticale lorsque la pente devient plus sérieuse. Cette façon de construire l'effort diffère de Védrines, plus offensif dès le départ, et de Boffelli, très homogène sur presque toute la montée.
La partie glaciaire médiane est elle aussi contrastée. Kuenzle est très bon entre Glacier des Bossons et La Jonction, mais beaucoup moins efficace entre La Jonction et les Grands Mulets, où il se classe seulement huitième sur neuf. Cette faiblesse relative est importante, car ce secteur est souvent lié à la qualité de la ligne dans les zones crevassées et aux choix de passage à La Jonction. La performance n'y est pas mauvaise en valeur absolue, mais elle est nettement moins fluide que celle de Védrines, qui signe le meilleur temps sur ce tronçon. Kuenzle semble donc alterner des passages de très grande puissance avec des secteurs où le terrain ou les conditions le contraignent davantage.
Au-dessus des Grands Mulets, la tentative devient excellente. Le passage Grands Mulets → Petit Plateau, meilleur de l'échantillon, est probablement le cœur sportif de sa montée. Il y maintient une VAM supérieure à 1 120 m/h, ce qui est exceptionnel à ce stade de l'effort. Puis, même s'il perd un peu de temps entre Petit Plateau et Grand Plateau, il redevient extrêmement compétitif entre Grand Plateau et Vallot, deuxième meilleur passage comparable, puis dans le final Vallot → Sommet, troisième meilleur passage comparable. Cela montre que son choix de passer par Vallot et l'arête des Bosses était très rentable dans ces conditions. Contrairement à Védrines, qui tente l'option plus directe du Corridor, Kuenzle reste sur l'itinéraire classique et parvient à y maintenir une efficacité remarquable.
La descente explique en revanche pourquoi son chrono reste juste au-dessus des références ultérieures. Kuenzle descend vite, mais pas au niveau de Védrines dans les premières grandes pentes. Sur Sommet → Grand Plateau, il perd plus de quatre minutes sur Védrines ; sur Petit Plateau → La Jonction, il lui rend encore environ une minute. Dans une descente totale d'un peu plus d'une heure, ces écarts sont considérables. Pourtant, Kuenzle n'est pas faible en descente : il est deuxième sur Grand Plateau → Petit Plateau, quatrième sur La Jonction → Glacier des Bossons, et il signe même le meilleur passage La Para → Tunnel. Son problème n'est donc pas une mauvaise descente globale, mais une descente moins explosive dans la haute face nord que celle des meilleurs spécialistes.
La fin de descente est l'un de ses points forts. Sur La Para → Tunnel, Kuenzle est le meilleur de l'échantillon, ce qui montre une efficacité remarquable dans les zones basses et hybrides où l'avantage du ski devient moins évident. Ce passage est très instructif : beaucoup d'athlètes perdent du temps lorsque la glisse cesse d'être continue, mais Kuenzle parvient à garder un rendement excellent. Il est également rapide sur le retour Tunnel → Église, même s'il ne domine pas totalement ce final.
En résumé, Jack Kuenzle réalise une tentative très complète, mais avec une répartition des forces différente des records qui suivront. Sa montée est d'un niveau comparable aux meilleures références de 2025, avec un passage exceptionnel entre les Grands Mulets et le Petit Plateau et un haut de montagne très solide par Vallot. Sa descente est rapide, notamment dans les secteurs bas, mais elle n'a pas la violence ni la continuité de celle de Védrines dans la haute face nord. C'est précisément cette différence qui explique l'écart au temps total. Kuenzle représente donc une référence fondamentale : il montre qu'un temps sous les cinq heures est possible avec l'itinéraire classique, mais aussi qu'il faut une descente presque parfaite pour descendre nettement sous 4 h 50.
Méthode de données : cette fiche est calculée à partir des activités Strava de Jack Kuenzle, synchronisées avec les temps officiels de la tentative.