Synthèse
La tentative d'Anne-Lise Desjacques, en 7 h 07 min 11 s, occupe une place très intéressante dans l'analyse des records féminins à ski sur l'aller-retour Chamonix–Mont Blanc–Chamonix. Elle est plus rapide qu'Anna DeMonte au temps total, malgré une descente légèrement plus longue, et elle se rapproche davantage de la logique de performance qui conduira ensuite au record d'Élise Poncet. Son profil est donc particulièrement instructif : il ne s'agit pas seulement d'une tentative rapide à ski, mais d'une performance relativement équilibrée, avec une montée assez solide, une vraie continuité dans le cœur de l'itinéraire, puis une descente efficace en haute montagne mais plus coûteuse dans le bas.
Son temps de montée estimé par la trace, autour de 5 h 27 min 43 s, est le point le plus positif de sa tentative. Elle atteint le sommet nettement plus vite qu'Anna DeMonte, dont la montée estimée est proche de 5 h 54 min 36 s. Cette différence d'environ 27 minutes au sommet explique l'essentiel de son avantage final sur Anna, malgré une descente un peu moins favorable. En revanche, elle reste en retrait d'Élise Poncet, qui combine une montée plus rapide avec une descente plus dense. La comparaison avec Hillary Gerardi est aussi intéressante : Gerardi, à pied, produit une montée très forte, mais le ski permet à Anne-Lise de limiter l'écart global grâce à la descente, même si celle-ci n'est pas aussi tranchante que celles des meilleurs skieurs masculins.
Le début de course d'Anne-Lise Desjacques est plutôt prudent. Les tronçons Église → Tunnel et Tunnel → La Para sont parmi ses passages les moins compétitifs en rang relatif. Cela peut traduire une mise en route volontairement contrôlée, une gestion du matériel ou des conditions de départ moins rapides. Dans une tentative de record absolu, ce départ coûte toutefois déjà plusieurs minutes. Les meilleurs hommes à ski transforment cette portion basse en véritable rampe d'accélération ; Anne-Lise y reste davantage dans une logique d'installation de l'effort.
La partie médiane de la montée est plus intéressante. Entre La Para, le glacier des Bossons, La Jonction et les Grands Mulets, Anne-Lise reste derrière les meilleures références, mais elle est globalement plus efficace qu'Anna DeMonte, notamment sur les secteurs techniques qui avaient coûté très cher à cette dernière. Ce point est essentiel : sur l'itinéraire des Grands Mulets, le record ne se joue pas seulement dans les grands plateaux supérieurs, mais dès l'accès au glacier. Il faut réussir à conserver de la fluidité dans une zone où les skis peuvent devenir encombrants si la neige, les conversions ou les détours imposés par les crevasses cassent le rythme. Anne-Lise ne domine pas cette portion, mais elle la traverse avec suffisamment de continuité pour construire un temps de montée solide.
Au-dessus des Grands Mulets, sa tentative montre une bonne endurance verticale mais aussi une limite claire face aux meilleures références. Les tronçons Grands Mulets → Petit Plateau, Petit Plateau → Grand Plateau puis Grand Plateau → Vallot la placent souvent en bas du classement relatif, avec des écarts importants face aux hommes et un retard notable sur les meilleures références féminines. La VAM reste pourtant honorable : ce n'est pas une défaillance, mais plutôt l'absence de cette densité exceptionnelle qui caractérise les records les plus rapides. Le passage par Vallot et l'arête des Bosses, comme chez la majorité des skieurs de l'échantillon, est logique et sûr dans une perspective de performance contrôlée. Il n'offre cependant pas le caractère direct du Corridor choisi par Benjamin Védrines, et il impose un final long où l'altitude et la fatigue pèsent fortement.
Le final Vallot → Sommet est révélateur. Anne-Lise y progresse à environ 540 m/h de VAM, ce qui est solide à cette altitude, mais insuffisant pour rivaliser avec les meilleurs passages. Elle concède près de 20 minutes à William Boffelli sur ce seul tronçon. Cela montre à quel point les dernières centaines de mètres de dénivelé sont décisives : la différence ne se joue pas seulement sur la puissance, mais sur la capacité à conserver une gestuelle économique, une lucidité technique et une cadence stable au-dessus de 4 300 m.
La descente présente un visage contrasté. En haute montagne, Anne-Lise est capable d'aller vite : Grand Plateau → Petit Plateau, puis La Jonction → Glacier des Bossons, montrent une vraie efficacité de glisse, avec des vitesses verticales très élevées. Mais le premier basculement depuis le sommet vers le Grand Plateau est nettement moins rapide que chez les meilleurs skieurs, et les secteurs bas, notamment Glacier des Bossons → La Para, La Para → Tunnel et Tunnel → Église, lui coûtent beaucoup. Ce profil est typique d'une descente où la glisse fonctionne bien sur les portions franches, mais où les transitions, la neige discontinue, les passages mixtes et le retour final à pied ou sur terrain moins skiant entraînent des pertes importantes.
En résumé, Anne-Lise Desjacques réalise une tentative très complète, supérieure à celle d'Anna DeMonte par la qualité de sa montée et par une meilleure continuité globale. Elle montre qu'un très bon temps féminin à ski se construit d'abord à la montée, bien avant la descente. Mais son analyse révèle aussi les marges qui la séparent d'un record féminin absolu : départ plus rapide, meilleure efficacité dans les plateaux supérieurs, bascule sommet plus engagée, puis surtout retour final plus fluide dans les zones basses. Sa performance est donc une référence précieuse pour comprendre la transition entre une excellente tentative à ski et une tentative véritablement record.